Mardi 19 Septembre 2017

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Mahmoud Guendouz à Derby

«L'Etat doit intervenir pour sauver notre football»

Mahmoud Guendouz n'y va jamais par le dos de la cuillère pour dire ce qu'il pense de la situation du football national. De par son expérience et de son passé glorieux, nous avons voulu connaître sa vision des choses et son constat sur l'état des lieux alors que notre football vient de franchir un pas vers ce qu'on appelle le professionnalisme. Tout en dénonçant les énergumènes qui gravitent autour de notre football, l'ancien capitaine des Verts préconise une solution pour le renouveau de ce sport, dont le niveau, dit-il, se dégrade de jour en jour. Pour lui, le retour à la réforme de 1977 est une solution à laquelle on doit réfléchir d'une manière très sérieuse, et que sans une décision de l'état, "rien ne va changer". Quelles sont les nouvelles de Mahmoud Guendouz?
Je suis chez moi en France, je m'occupe de ma petite famille et de mes affaires personnelles. De temps à autre, je fais un saut à Alger. Je me tiens loin du monde du football.

Vous n'exercez plus votre métier d'entraîneur ?
Si, mais je suis à l'arrêt.

Un arrêt forcé ou vous avez voulu prendre du recul ?
On peut dire les deux. Dans un premier temps, c'est moi qui ai voulu prendre un peu de recul, mais par la suite, je n'ai pas eu d'offres intéressantes. Même si le monde du football m'a dégouté, j'aimerai bien reprendre, ce n'est que sur un terrain de football que je me sentirai bien.

Cela fait quand même longtemps que vous n'avez pas exercé, non ?
Oui, ça fait un an et demi. J'avais travaillé au Liban avec le club Nedjma en 2011, et quand mon contrat est arrivé à terme, j'ai préféré rentrer. J'avais quelques opportunités en Algérie, mais jusqu'à aujourd'hui, il n'y a pas eu de concret.

Il était question que vous preniez la sélection des locaux, non ?
Le président de la Fédération m'en avait parlé, il était question effectivement que je prenne cette sélection, mais comme je viens de vous le dire, il n'y a eu rien. Cette sélection n'a même pas vu le jour.

A part la sélection des locaux, y a-t-il eu d'autres offres en Algérie ?
Non, pas vraiment. Des amis me disent que je suis grillé dans mon pays. J'en ris, mais en même temps cela me fait de la peine.

Pourquoi ?
Parce que je ne comprends pas comment raisonnent ces gens et je ne comprends pas pourquoi font-ils ce métier. Quand on me dit, Mahmoud tu es grillé ici, je me demande pour quelle raison. Ai-je commis un crime ? Ai-je volé un jour ? Suis-je un intrus ? Qu'est-ce j'ai fait alors pour qu'on dise cela de moi ? Cela me fait de la peine d'entendre cela car je fais partie d'une génération qui a fait découvrir les couleurs de l'emblème national au monde entier, parce qu'on s'est sacrifié pour ce pays et parce qu'on l'a honoré. Je ne sais pas si j'arrive à m'expliquer, c'est comme si vous traitez un moudjahid de harki, imaginez ce qu'il peut ressentir.

A un moment, vous aviez critiqué sévèrement les présidents de nos clubs en les traitant de tous les noms d'oiseaux. Vous n'allez pas attendre quand même qu'ils se retournent vers vous après tout ce que vous aviez dit d'eux, non ?
Je n'ai jamais mis tout le monde dans le même sac, ce n'est pas de mes habitudes. Quand je dis les choses, je pèse mes mots. J'avais effectivement remis en cause la compétence des dirigeants de nos clubs, mais pas tous, et je n'avais pas cité de noms non plus, sauf pour un ou deux cas, je m'en rappelle plus, c'était sur des sujets précis. Mais rassurez-vous, si on me pose une nouvelle fois la même question, je dirais toujours la même chose, je ne suis pas un hypocrite.

C'est votre franchise à fleur de peau qui dérange finalement et qui fait hésiter les responsables de notre football à vous faire appel…
Ma franchise ne devrait déranger personne, je dis ce que je pense, sans détour, et c'est tout. Quand je vois le mal, je le dénonce. C'est mon combat. Il ya des intrus dans notre football, il y a des charlatans qui l'empêchent d'évoluer, ceux-là, il faut les combattre, point. Mais je sais qu'il y a en parallèle des gens intègres, dévoués et honnêtes. Je ne suis pas un rabat-joie qui voit le mal partout comme on essaie de faire croire aux gens. C'est une mauvaise image de moi qu'on essaie de renvoyer.

Mais avouez que vous ne faites pas grand-chose non plus pour l'arranger…
Je dois faire quoi ? Me taire quand je vois quelqu'un qui lavait nos voitures quand on était joueurs faire partie d'un bureau fédéral et décider du sort de notre football ? Plutôt mourir.

Peut-on voir un jour Guendouz à la tête d'un club algérien ?
Et pourquoi pas ?

Que pensez-vous du niveau de notre championnat ?
Il est très moyen pour ne pas dire faible. Ce qui me révolte, c'est qu'on ne fait rien pour élever le niveau de notre championnat et de notre football en général. Vous me dites que je ne fais rien pour arranger mon image, dites-moi ce que font ces dirigeants pour faire progresser notre football ? Certains sont là depuis quinze ans, voire plus, et ils ne sont pas près de lâcher. On ne peut pas faire du neuf avec du vieux.

Justement, cela fait presque trois ans que le professionnalisme a été instauré en Algérie. Quelle évaluation faites-vous de l'état des lieux ?
J'ai été parmi les premiers à applaudir l'idée, c'est une étape qu'il fallait franchir. Seulement, et jusqu'à aujourd'hui, le professionnalisme en Algérie reste un leurre. Dites-moi, qu'est-ce qui a changé depuis trois ans ? Rien, absolument rien. Bien au contraire, les choses ne font qu'empirer. Le niveau se dégrade de jour en jour, idem pour la situation des clubs. Le professionnalisme n'est pas un vain mot, c'est une mentalité et une autre façon de penser et de travailler.

Expliquez-vous…
Comme je viens de vous le dire, on ne fait pas du neuf avec du vieux. On a gardé les mêmes gens, les mêmes personnes, les mêmes structures et on a voulu faire de notre championnat un championnat professionnel. Ça ne pourra jamais marcher. Car le professionnalisme, c'est d'abord une façon de penser. Or, les gens qui sont en place ne peuvent réfléchir en professionnels. Ce n'est pas qu'ils ne le veulent pas, mais ils ne peuvent pas le devenir, c'est quelque chose de très étrange pour eux. Ce sont des trabendistes, ils ne peuvent pas devenir du jour au lendemain des professionnels, c'est impossible. Encore une fois, je ne parle pas de tout le monde, je sais qu'il y a des gens qui veulent que le professionnalisme réussisse en Algérie.

Et qu'est-ce qu'il faut faire, d'après vous ?

Il faut savoir que le professionnalisme exige beaucoup de choses, dont les outils de base qui sont les infrastructures et les terrains d'entraînement. Nous avons 32 clubs professionnels entre la Ligue 1 et la Ligue 2. Parmi ces 32 clubs, lequel a son propre stade ? Aucun. Lequel a son propre terrain ? Aucun. Lequel a son propre centre de formation ? Aucun. Comment peut-on dire d'un club qu'il est professionnel s'il n'a pas ces outils de base ? Il faut qu'on arrête de se mentir à soi-même. Autre chose aussi, est-il normal qu'un club professionnel soit incapable d'assurer les salaires de ses joueurs ? D'après ce que j'entends ça et là, il y a des joueurs qui ne sont pas payés depuis six mois. Est-ce normal ? Où est le professionnalisme dans tout cela ? Je le répète, le professionnalisme en Algérie est un leurre.

Vous ne nous dites pas encore ce qu'il faut faire ?

C'est simple, il faut assainir le football national, il faut faire comme nous avions fait au temps de la réforme. Il faut une réforme profonde des structures et de l'organisation. Il faut changer de méthode en confiant nos clubs à des élites plus compétentes. Les gens qui sont en place freinent ce processus. Il est impossible de se lancer dans le professionnalisme avec des gens  qui veulent se servir du football. Moi, je l'ai toujours dit, il faut que l'état intervienne. Il est temps de mettre fin à toute cette mascarade. Il faut des décisions politiques pour assainir la situation.

L'on comprend par-là que vous êtes d'accord avec l'idée de confier nos clubs aux entreprises nationales ?
Tout à fait. La décennie dorée qu'a connue le sport national durant les années 80, pas uniquement le football, c'était le fruit d'un travail de fond entrepris depuis la réforme de 1977. C'est grâce à cette réforme que l'Algérie a fait parler d'elle en 1982 en Espagne avec une sélection composée essentiellement de joueurs du cru. En 2010 en Afrique du sud, il n'y avait aucun joueur local dans la sélection, un seul je crois et qui n'a jamais été aligné. Les gens qui gèrent notre football devraient avoir honte.

Allons au fond des choses. Faut-il que les présidents de clubs actuels partent ?
Je  dis les choses très simplement. Quand je suis incapable de gérer une entreprise, quand je ne peux pas payer mes salariés, quand je ne peux pas produire, la logique veut que je dépose le bilan et que je mette la clé sous le paillasson. Un autre viendra, avec des moyens plus importants, rachète l'entreprise et lui redonne vie. Il payera ses employés et mettra à leur disposition les moyens nécessaires pour redevenir plus productifs. Voilà, il ne faut trop philosopher et trop compliquer l'existence.

Pour vous, confier par exemple le Mouloudia à Sonatrach, c'est ce qu'il faut faire ?
Absolument. Je crois que le Mouloudia a vécu ses années de gloire sous cette entreprise. Vous n'avez qu'à aller le demander aux anciens joueurs du Mouloudia, ils sont mieux placés que moi pour vous le dire.

On a parlé des dirigeants, des responsables et des entreprises, mais on n'a pas parlé des entraîneurs. Sont-ils eux aussi responsables de la dégradation du niveau de notre football ?
Je préfère ne pas m'étaler sur ce sujet, il y a des gens très susceptibles qui vont se sentir visés. Je dis seulement une chose : oui, certains techniciens ont leur part de responsabilité pour avoir tout cautionné et pour avoir donné l'occasion aux dirigeants de les humilier en faisant appel à des entraîneurs étrangers inconnus au bataillon et en mal de reconnaissance, des techniciens qui ne devraient pas leur arriver à la cheville.

Vous qui souhaitez rentrer en Algérie, comment allez-vous pouvoir travailler dans ces conditions et avec des gens que vous ne cessez pas de critiquer ?
Que faut-il faire alors ? Rester les bras croisés à ne rien faire ? Je vous l'avais dit, c'est un combat que je mènerai jusqu'au bout. En ce qui concerne les gens auxquels vous faites allusion, une fois de plus, je ne mets pas tout le monde dans le même sac. Il y a des présidents qui sont animés d'une bonne foi et d'une bonne volonté mais qui ne trouvent pas beaucoup de soutien.

Pourquoi votre génération, celles de 1982, peine à se faire une place dans notre football alors qu'elle devait être son porte-flambeau ?
Tout le monde sait pourquoi. Parce qu'on est de grosses gueules et parce qu'on risque de faire de l'ombre à des charlatans qui continuent à exercer en toute impunité.

Croyez-vous que les choses vont changer ?
Oui, je suis très confiant même. Et tout cas, ça ne peut plus durer comme ça, nous sommes arrivés à une impasse, ce n'est plus possible de continuer sur ce chemin. Mais je le redis, sans une décision de l'état, rien ne va changer.

Parlons, si vous voulez, de l'Equipe nationale. Comment voyez-vous ses chances à la prochaine édition de la Coupe d'Afrique des nations ?
Ça va être très difficile pour nous dans un groupe qu'on appelle déjà le groupe de la mort. C'est un moment de vérité, on va enfin pouvoir juger cette équipe et voir de quoi elle est capable. Parce que, pour moi, ce qu'elle a montré jusque-là n'est pas encore très convaincant.

C'est-à-dire ?
Cette sélection a certainement progressé, mais pas assez. Je ne remets pas en cause le travail que fait le sélectionneur, mais jusqu'à présent, cette équipe n'a pas montré grand-chose.

Mais les statistiques, depuis l'arrivée d'Halilhodzic, prouvent qu'il y a eu une nette amélioration comme en témoigne la place qu'occupe l'Algérie dans le classement FIFA…
Tout le monde parle de  statistiques, de buts marqués, de nombre de victoires et tout ce qui s'en suit, mais on oublie que tous ces résultats ont été réalisés contre des sélections très modestes pour ne pas dire faibles. Peut-on se réjouir d'une victoire contre une équipe dont le pays est en guerre ? Il y a eu deux vrais tests pour évaluer le niveau de l'Equipe nationale. Ces deux tests, nous ne les avons pas réussis. C'était contre le Mali et contre la Bosnie. Moi, je me réfère à ces deux matches.

Cela dit, tout le monde dit qu'on ne peut pas juger l'Equipe nationale contre la Bosnie compte tenu des conditions de jeu qui n'étaient pas réunies…
C'est vrai, mais un connaisseur peut en tirer une idée. Je vous le  dis, heureusement que le terrain était dans cet état, sinon, on aurait pris une raclée. On doit s'estimer heureux d'avoir joué dans ces conditions, en effet.  La  Bosnie n'est pas une équipe quelconque, c'est une équipe très redoutée en Europe.

En parlant de cette rencontre, que vous vous-êtes dit en voyant le terrain du 5-Juillet dans cet état lamentable ?
Cela nous ramène à notre discussion de tout à l'heure sur le professionnalisme. Le  5-Juillet est le plus grand stade de la capitale. En d'autres termes, c'est la vitrine de notre football, et voilà l'image qu'on donne de lui. En vérité, ce n'est pas très loin de la réalité, cela démontre, si besoin est, l'incompétence des gens qui gèrent ce sport à différents niveau. Pourtant, ce n'est que de l'herbe, ce n'est pas de la haute technologie. Et cela dure depuis des années. Dites-moi comment puis-je me taire quand je vois ça. Qu'est-ce que je peux dire aux gens que je croise en France ou un peu partout quand ils me parlent de ce stade ? Franchement, ça me révolte et ça me met très en colère.

Allez-vous supporter l'Equipe nationale à la CAN ?
Bien sûr, je serai son premier supporter comme je l'ai toujours été. Mon amour pour cette sélection n'a jamais été affecté, c'est la raison pour laquelle je me bats  contre ceux qui l'utilisent pour faire dans le populisme. J'espère qu'on réalisera une bonne CAN, mais il faut rester réaliste, ça ne va pas être facile.

Pour vous, une bonne performance à la CAN, c'est quoi ?
Il faut d'abord convaincre par le jeu, c'est le plus important. En 2010, nous sommes allés jusqu'en demi-finale, mais on ne retient rien de cette CAN si ce n'est ce match contre la Côte d'Ivoire. Il faut penser à avoir une identité dans le jeu, ce que nous n'avons pas encore. La fougue, la détermination et la volonté, c'est bien, mais c'est le jeu qui est le plus important. Le football est un jeu, et non un combat.

R. L.

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